Re: soundscape analysis


Subject: Re: soundscape analysis
From: Francis Dhomont (fdhomont@mlink.net)
Date: Wed Dec 15 1999 - 18:23:19 EST


Cher Kevin,

puisque tu donnes quelque résonance à la discussion que j'ai depuis un
moment, par courrier privé, avec Carlos Palombini, je crois utile à une
bonne compréhension d'en préciser le contexte et les étapes. Et comme cela
se passe sur cecdiscuss, certains collègues y trouveront peut-être un
intérêt. J'espère que Carlos sera d'accord avec ma décision.
Malheureusement ce sera en français, excuse moi de te donner ce travail
supplémentaire.

Voici donc de quoi il s'agit:

Cher Carlos,

(...), je n'ai pas pu suivre avec assez d'attention la discussion sur "A
Musicology of Ea/Cm". Je ne sais donc pas à qui attribuer cette phrase
(est-ce toi ou Kevin Austin qui la cite?):

> >In my view, the musicology of EA music, like EA music itself, at least in
> >its concrete orientation, is a patchwork, a bricolage. In other words, the
> >musicological. Text reflects the musical Text, in the Barthesian sense.

Cette appréciation rappelle celle du Boulez de... 1958 : " ... elles se
bornent (les oeuvres concrètes) à des montages peu ingénieux, ou variés,
tablant toujours sur les mêmes effets, où locomotive et électricité
tiennent la vedette...". Nous savons aujourd'hui ce que vaut une telle
opinion.

Peux-tu donc me renseigner sur l'auteur de ces lignes et sur le texte dans
lequel elles figurent? Merci.

Bien cordialement

                                        Francis

********************

Cher Francis,

Je m'excuse d'avoir pris tant de temps à t'écrire: j'étais à Salvador pour la
rencontre de l'Association Brésiliene de Cours de Musique. D'abord, et pour ton
horreur, il me faut dire que l'observation que tu cites à été écrite par moi
même. Je m'explique donc.

Je sais très bien ce qui vaut la fameuse idée Bouleziene et je n'attache pas la
moindre connotation péjorative au terme "bricolage". Ce terme est liée ao
concept
brésilien de *antropofagia*, lequel a été proposé par l'intelectuel
brésilien ---
et, à mon avis, le plus brésilien et le plus intelectuel des intelectuels
brésiliens --- Oswald de Andrade, dont le point de départ à été le célèbre
essai
de Montaigne sur les canibals. Ce donc l'apologie du bricolage que je fais. Je
voudrais remarquer que la pensée structurale (tant que l'explique
Lévi-Strauss),
la pensée sauvage (idem), la musique concrète (comme Boulez le savait dejà), le
remix (tel que le conaît larry Austin) et la création des chansons du
peyote par
les indiens Américains (comme la décrit Bruno Nettl) sont autant de formes de
bricolage, c'est à dire, d'opérations d'analyse (extration d'elements
héterogenes
d'ensembles organisés) et de syntèse (organisation de ces elements dans
d'autres
ensembles où, eventuellement, ils prendront des fonctions complètement
differentes de celles qu'ils avaient pris dans l'ensemble original).

Bien amicalement,

            carlos (que s'excuse aussi de son français)

*******************

Dans un message que je ne retrouve plus, je faisais remarquer à Carlos que
qualifier la musique concrète de "bricolage" et de "patchwork" prendrait
immanquablement pour tout français un sens péjoratif allant tout à fait
dans le sens méprisant affiché par Boulez en 1958. Et que, malgré la
justesse de ses remarques, il vaudrait donc mieux - EN FRANÇAIS - choisir
d'autres termes.

********************

Réponse de Carlos :

Cher Francis,

ce ne serait pas le cas que les français donent trop d'importance à ce que
dit Boulez? Dans les pays anglophones, le sampling e le bricolage, tels
que iniciés para Schaeffer, on été objet d'une véritable apologie par
des théoriciens des musiques techno tels que Kodwo Eshun et Simon
Reynolds, parmi d'autres. Je sais bien que le GRM, ou du moins Delalande,
s'opposent à cette idée de Schaeffer comme précurseur des DJs
d'aujourdhui. C'est domage. Les préjuges de Boulez ont beaucoup
vieilli, du moins dans le monde anglophone. Dans son dernier livre,
Paul Griffiths est assez ironique à l'égard de la mystique bouleziène.
Je pense souvent que le plus grand malheur de Schaeffer a été de ne
pas avoir écrit son Traité en anglais.

Je te souhaite un bon travail en Belgique.

Bien amicalement,

Carlos

************************

C'est à ces propos que répondait (avec bien du retard) mon post-scriptum:

>>P.S. Je continue à penser, en dépit de ta savante argumentation, que les
>>mots "bricolage" et "patchwork" sont péjoratifs pour décrire la musique
>>concrète. Désolé!
>
>PS I continue to think, despite your great erudition, that the words
>"bricolage" (from bric-a-brac) and "patchwork" are pejorative to describe
>(in the description of) musique concrete. Sorry!
>
>
>>Et je crois que si Schaeffer avait écrit son Traité en anglais (ce qui est
>>une idée cocasse), nous aurions perdu beaucoup des subtilités d'une langue
>>qu'il utilise avec art et nuances; n'oublions pas qu'il se considérait
>>avant tout comme un ÉCRIVAIN.
>
>And I think that if Schaeffer had written his Treatise in english (which
>is a comical / ridiculous idea), we would have lost a great deal (many
>of) of the subtlety (subtleties) of a language that he uses with art and
>nuance (grace and finesse); let us not forget that he considered himself
>first and foremost a WRITER.
>

***********************

Voilà: reconstitution terminée!
J'ajoute que, dans mon esprit, le mot "cocasse" insiste davantage, dans ce
cas, sur l'aspect amusant, comique de cette idée (et de sa formulation par
Carlos), que sur le ridicule.

>-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-
>
>
>Regarding the Francis' first view, the question could be posed as to what
>constitutes patchwork (or maybe a better term could be collage): the
>concept being that with collage, large(r) objects are taken, _as such_,
>and used (transformed or modified, or not), as the basic vocabulary unit
>of the piece.
>
>This (loose) 'definition' would appear to fit a large family of musique
>concrete pieces composed (assembled!?) over the past 50 years.

Certes, le terme "collage" me paraît beaucoup moins incidieux que celui de
"bricolage". Les arts plastiques en ont fait (en font encore) un large et
remarquable usage et, que je sache, personne ne parle de bricolage à leur
sujet.
Que dit le dictionnaire Robert? "Bricolage : réparation faite tant bien que
mal. Travail d'amateur, peu soigné." Or "bricolage" est un mot de la langue
française, qu'on le veuille ou non, et c'est cette acception mauvaise qui
prévaudra toujours pour un francophone. "C'est du bricolage!", dit-on
lorsqu'on veut exprimer qu'une chose est mal faite.
Donc, désolé, mais pour moi la musique concrète, celle des compositeurs qui
en connaissent véritablement les mécanismes, n'a rien à voir avec du
bricolage.
Mais - surtout - au delà du collage, la musique concrète est une écoute
différente des phénomènes sonores et une démarche perceptive. Pour bien
comprendre cela, il faudrait que l'on cesse de s'attacher aux procédés de
fabrication pour se pencher un peu sur les intentions et le contenu.

>As to Schaeffer's having written in french, a survey of the literature of
>the fields of ea/cm/sd reflect the biases of the linguistic bases of
>french and english. Technical books in languages other than english either
>adopt the 'english' term, some linguistic adaptation of the english term,
>or translate / invent a new term. (Anyone remember when OTA was french
>[quebecois] for VCA, rather than meaning operational transconductance
>amplifier?)
>
>One of the beauties of the (p)arts of Schaeffer's writings that are at
>once annoying and enlightening, is the effect of the clarity of being
>vague. Wavelike, words flow forwards, crashing into each other, providing
>momentary insight, to be lost a fragment later when an attempt at
>magnification reveals yet another universe of consistent internal
>contradistinctions.

La langue du Traité, même si elle reste littéraire et, parfois, poétique,
n'est jamais vague. Bien au contraire, elle recherche la plus grande
précision possible. MAIS, en raison même de la complexité du sujet abordé,
elle est aussi extrêmement complexe, dense, difficile à saisir à la
première lecture, y compris pour bon nombre de francophones. Cependant,
certaines descriptions ou propositions demeurent de véritables modèles
d'écriture.

>
>Cheers, and many thanks Francis
>
>Always the best to you
>
>
>Best
>
>Kevin
>kaustin@vax2.concordia.ca

Merci, Kevin, de la finesse de ton jugement et aussi de m'avoir donné cette
occasion de préciser certains points.

Bien amicalement

                                        Francis

Francis Dhomont
5316, avenue Decelles
Montréal, Qc
CANADA H3T 1V8
Tel & Fax: + 1 514 345 8063



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