Problématique d’ensemble

La critique envieuse a beau dissimuler son jugement sur moi, je le connais bien d'avance. Tout ce qui lui paraîtra digne de passer à la postérité, elle l'attribuera à Ésope; tout ce qui lui plaira moins, elle pariera fortement que j'en suis l'auteur. (Phèdre, Fable XIX, livre IV, trad. E. Panckoucke, 1928)
Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les Voyages de Gulliver, font partie en France à fois des contes philosophiques (allégoriques selon Desfontaines, satiriques, selon Voltaire qui en fait l’éloge) et de la fiction narrative associée au genre romanesque. La traduction de Desfontaines, publiée en 1727, est régulièrement rééditée au cours du siècle, et n’est alors concurrencée que par une autre traduction française, anonyme, publiée à La Haye la même année, mais dont la circulation et la réception critique seront beaucoup moins importantes (Goulding, 1924).

Au XIXe siècle, les Voyages de Gulliver voient progressivement leur lectorat français s’étendre (puis se restreindre) au public enfantin (souvent par l’amputation des deux derniers voyages considérés comme trop " philosophiques "). On compte une quinzaine de versions différentes (révisions, versions abrégées ou expurgées, ou retraductions) au cours du siècle (pour une centaine de rééditions du texte au total), mais la traduction de Desfontaines, " revue et corrigée ", reste prédominante : nos recherches ont montré qu’il en existe, au moins, 60 rééditions entre 1800 et 1899, dont celles de " réviseurs " tels que Janin, Reynald, Rémond et Des Tilleuls (responsable de plusieurs éditions pour enfants).

Le cas de la traduction de Desfontaines est un paradigme, un exemple qui montre bien comment le jugement porté sur l’activité des traducteurs se module et évolue selon le discours dominant. À la fin du XVIIIe siècle, ses Voyages de Gulliver avaient été réédités dans le contexte prérévolutionnaire (1787), puis en pleine Terreur (1793). Au XIXe siècle, on trouve, par exemple, dix rééditions pendant le régime autoritaire de la Restauration, puis dix encore sous la Monarchie de Juillet, dix-sept sous le Second Empire, et au moins quatorze sous la IIIe République.
Il ne s’agira donc pas de juger de la qualité des rééditions et retraductions, mais d’analyser et d’expliquer les modifications du texte de départ anglais. Les traductions seront d’abord lues à partir du projet de traduction (Berman 1995, p. 77) défini par Desfontaines puis par les retraducteurs dans leur paratexte et dans leurs articles, pour établir comment la translation littéraire, des Voyages de Gulliver, soit leur entrée dans l’imaginaire, a eu lieu dans la culture française, de quelle manière et dans quel contexte. Nous reprenons ici l’orientation des théoriciens du polysystème, en particulier Toury (1980, 1995) qui a cherché à décrire le fonctionnement du texte traduit dans la culture d’arrivée, sa place, sa réception ou sa non-réception.

Berman l’a souligné, la retraduction est une forme de la critique des traductions antérieures; elle ne sert pas uniquement à " attester que ces traductions étaient soit déficientes, soit caduques ", elle " révèle ", au sens photographique du terme, leur nature profonde en rapport avec l’époque, l’état de la littérature, de la langue et de la culture dont elles sont le produit. (1995, 40) La situation politique de la France sous ses différents régimes au cours du XIXe siècle, son rapport à la littérature étrangère et, enfin, sa perception du XVIIIe siècle et en particulier de l’œuvre de Voltaire, influera donc, selon nous, sur le type de (re)traduction des Voyages de Gulliver qui sera offert au public.